Correspondance 7 Version imprimable Suggérer par mail

Maurice nous a écrit :

" J’ai passé ma journée de mercredi à lire «  La Garon ».

 

Je dois vous dire  ( encore un trait d’originalité farfelue )  que la journée du mercredi, est pour moi une espèce de parenthèse en dehors du temps et la réalité…. Je jeûne, je ne regarde pas la télé, je flâne, je regarde le ciel et les nuages (*), si je lis je choisis des textes spirituels, mystiques ou philosophiques, bref, en un mot, je me retire du monde….

 

Difficile de faire une analyse de votre roman, tellement il y a de sujets graves et profonds abordés au fil des pages, des sujets qui posent question… Alors je vais essayer de prendre les choses par «  tranches » ….

 

Comme dans tous vos textes l’écriture est belle, sans surcharges, claire, tout se lit facilement, les mots sont à leur place et disent bien ce qu’ils veulent dire… Vers le premier tiers de la lecture, je me suis dit, mais est-ce qu’il ne faut pas être un genre «  d’initié » pour bien comprendre ce que vous exprimez ? Car il me semble que le grand thème de votre roman est la souffrance intérieure, en particulier de la souffrance intérieure des enfants, quelque qu’en soit la raison…et pour bien comprendre il faut avoir soi-même traversé une telle période ?  Et je confirme que lorsque l’on traverse très jeune une telle souffrance, on vit une espèce de mort qui fait que l’on acquiert très vite, un amour immodéré de la vie, une compréhension des autres extraordinaire et une immense compassion pour tous ceux qui «  pédalent dans le vide »…. Le revers de cette connaissance est que son dépositaire peut vite devenir  un «  bouc émissaire », car la très grande majorité des êtres humains haïssent tous ceux qui ne leur ressemble pas ….

 

Je me suis régalé avec l’évocation des petits bonheurs d’une enfance à la campagne, la campagne d’avant le fameux « progrès »… J’allai moi^même chercher le lait à la ferme avec le fameux pot à lait en aluminium fermé par un bouchon creux, attaché par une chaînette, mon village était bien peu éclairé, et les soirs d’hiver, en marchant dans la purée de pois, j’ai souvent eu la trouille… Et le super moulin à café avec une manivelle…qui nous pinçait la peau des cuisses entre le moulin et la chaise….   Et le chapardage des pommes et des poires dans les vergers, je me souviens d’un pommier esseulé, qui nous donnait de belles petites pommes rouges, absolument délicieuses quand elles avaient pris un petit coup de gelée…Je me pose la question : qui aujourd’hui peut vivre ces petites aventures champêtres ? Ce mode de vie rural, je dirai même cette civilisation agreste, a complètement disparu en France !!

 

Ce mode de vie avait aussi des inconvénients graves, vous évoquez très réalistement le vieillissement prématuré des femmes de la campagne… les gens mouraient d’ailleurs souvent entre 60 et 70 ans . le progrès matériel a au moins  le mérite d’avoir prolongé la durée de vie de 25 ans en un siècle… ( savez-vous que ce sont les femmes du Sud-Ouest qui détiennent le record de longévité en France, en Europe, et peut-être dans le monde ? )

 

Votre roman étant, je suppose, en large partie autobiographique, on a l’impression que vous avez vécu une foule de vies, car vous parlez des choses et des situations  «  de l’intérieur »…Votre description d’une ambiance familiale perturbée par les spiritueux est poignante et réaliste… Mais vous savez dépasser le stade habituel de la leçon de morale hygiéniste, et témoigner de beaucoup d’amour et de compréhension pour le présumé coupable, car souvent la descente aux enfers d’un drogué est l’expression d’un désespoir existentiel insondable !

 

Quand on aborde le cœur du livre «  La Garon », on est presque déjà conditionné…. La fuite dans la nuit, la grotte protectrice, la découverte simultanée de la grandiose beauté et de la charogne, le rencontre providentielle d’une inconnue qui éclaire votre âme et conditionne tout l’avenir…. On se trouve d’emblée entre la réalité et la légende, mais l’allégorie est splendide dans le court-circuit entre l’énormité de La Garon et la belle et généreuse Anna, qui ont le même cœur ouvert à tous bien que différentes d’aspect ? Cette allégorie devrait figurer en bonne place dans toutes les écoles de journalisme, de mode et de publicité des pays riches occidentaux, qui ne présentent la valeur des gens que sous leur aspect physique standardisé et  conforme aux canons de la mode médiatique…

 

Une autre allégorie est celle de l’empoisonnement du lavoir par les charognes jetées dans le gouffre…c’est presque le résumé de la situation écologique de l’occident actuellement…

 

J’ai noté aussi, d’un bout à l’autre du livre cette obsession de la famille, de la transmission de l’amour et du respect entre les parents, les enfants, les petits enfants, les oncles, les tantes….  Mais le comportement interne des familles est un mystère, c’est pourtant la seule forme vivable de la transmission de la vie. Le rêve d’une famille idéale reste une utopie, mais les utopies sont nécessaires pour vivre, alors …. ? Les familles c’est un peu la Tour de Babel, quand tout semble aller pour le mieux, patatrac, quelques grains de sable viennent coincer les engrenages !

 

Autant dire que j’ai passé une bonne journée en votre compagnie ma chère Claude... "

  

(*) «  Un jour, je travaillerai vraiment : je m’allongerai dans l’herbe, sur le dos, et regarderai passer les nuages »    Du chanteur et poète Gilles Vignault. 

 

 
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